Par Manon Brière,
Coordonnatrice des services résidentiels du Y des femmes de Montréal

Je travaille au Y des femmes de Montréal, dans l’équipe des Services Résidentiels, depuis plus de 20 années. Je peux vous affirmer que le phénomène des violences, on le croise à tous les jours dans les récits de vie des participantes, que ce soit dans notre programme de réinsertion La Résidence, dans les programmes d’employabilité, à la clinique d’information juridique et j’en passe.

La violence porte plusieurs masques; elle n’est pas que physique ou psychologique. Par définition, la violence est, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) « l’utilisation intentionnelle de la force physique, de menaces à l’encontre des autres ou de soi-même, contre un groupe ou une communauté, qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, des dommages psychologiques, des problèmes de développement ou un décès ».

Par exemple, une femme qui est entièrement prise en charge financièrement par son conjoint pourrait subir de la violence financière si ce dernier décidait de l’empêcher de vivre librement en contrôlant entièrement les revenus et les dépenses familiale. Si elle désire quitter cette relation, elle risque – plus souvent qu’autrement, de se retrouver à la rue, sans le sou et sans littéracie financière. Un autre exemple serait celui d’une jeune femme forcée par ses parents de rester à la maison pour y effectuer des travaux ménagers alors qu’elle souhaiterait travailler ou étudier à l’extérieur pour dessiner sa propre voie. On parle ici de violence familiale.

Les plus grandes victimes de violences sont les femmes

Malheureusement, les femmes sont les plus grandes victimes de violence relationnelle et sexuelle. Plus de 80 % des victimes de violence sexuelle et conjugale sont des femmes et une femme sur cinq rapporte avoir été victime d’une agression sexuelle avant l’âge de 18 ans.

Avec le temps, j’ai constaté que les femmes perdent énormément dans un contexte de violence.  On le voit au quotidien dans les histoires des femmes que nous accueillons. Les effets des violences dans la vie des victimes sont :

  • La perte de confiance en elles-mêmes et en leurs capacités;
  • Le sentiment d’être brisées, de ne plus être les mêmes et d’être incapable de redevenir « celles d’avant »;
  • L’impression que toutes les autres sphères de leurs vies peuvent s’écrouler si elles ne sont pas bien soutenues. Si les épisodes de violence se répètent, ce sont tous les repères qui s’effondrent, en boucle;
  • L’accumulation d’obstacles, réels ou imaginaires, qui se dressent devant elles, les effraient, les empêchant de demander de l’aide.

Toute une équipe pour elles

C’est pourquoi nous sommes une équipe d’intervenantes adéquatement formées pour accompagner les participantes dans ce long processus qu’est la guérison. J’insiste sur le terme « accompagner » puisque nous prônons l’autonomie de nos participantes. Le plus gros du travail, elles le font elles-mêmes tout en comptant sur nous pour les soutenir pendant qu’elles recollent les morceaux et se rebâtissent un avenir. Par des rencontres individuelles avec nos intervenantes psycho-sociales, des ateliers pratiques concrets et des séances de discussions de groupe, nos participantes réalisent qu’elles ne sont pas seules et qu’elles peuvent espérer un avenir meilleur pour elle et leur famille.

Sacha*, participante à La Résidence, s’est confiée à nous pour exprimer tout le chemin qu’elle a parcouru entre le jour de son arrivée au Y des femmes de Montréal et aujourd’hui :

« Il faut énormément de courage pour quitter ces hommes. Beaucoup de force aussi et surtout de la patience. Il faut le faire pour de bon sinon la contrepartie sera brutale. On part seule en abandonnant tout et… on se cache. J’ai tout tenté avant de me retrouver au pied du mur et me dire qu’aujourd’hui, je quitte cet homme ou je quitte ce monde.

La chance était avec moi parce que mes filles avaient compris depuis longtemps et elles m’ont prises en main, accompagnées et soutenues. Elles ont trouvé une maison pour femmes victimes de violence conjugale, elles ont parlé pour moi, faite les démarches pour moi et m’ont conduites là-bas. Je n’étais plus capable de rien, tel un boxeur épuisé sur le ring.

J’ai rencontré des personnes d’une grande bonté et d’une écoute extraordinaire envers moi et j’ai lâché prise. Avec douceur, empathie et respect, j’ai pu commencer à me rencontrer et à sympathiser avec cette personne que j’avais le droit d’être.

Mais le processus pour se rétablir est long, difficile et en dents de scie. Si on en sort grandie, il faut faire preuve d’énormément de patience pour atteindre cette résilience. Et sans l’aide des organismes sociaux, sans les différentes approches psychologiques, sans l’aide juridique et sociale et les programmes de retour en emploi, je ne sais pas où je serai, parce que le goût de vivre n’a pas toujours fait partie de mon quotidien. Alors, participer à des ateliers sur les émotions, sur la violence conjugale, etc… m’a permis de renouer avec la normalité, à voir que je n’étais pas seule, que je n’étais pas coupable.

La magie de l’empathie peut être ce qui nous fait comprendre notre situation par le choc et la douleur des histoires de ces femmes blessées, maltraitées comme nous.

De ces femmes courageuses et fortes, comme nous. »

Le Plan d’avenir du Y des femmes nous permettra d’aider encore plus de femmes comme Sacha* en augmentant notre capacité d’accueil à La Résidence. De plus, le nouveau Carrefour 360 et les intervenantes pivot qui y travailleront nous permettra de mieux accompagner les femmes, qu’elles soient participantes ou non à nos divers programmes, qui nous consulteront pour divers motifs, dont celui de la violence.

*nom fictif